Comment montrer qu'une famille est libre ?
Une méthode en 5 questions réflexes
Montrer qu’une famille est libre ne consiste pas à résoudre mécaniquement un système. Avant tout calcul, il faut analyser la situation : combien de vecteurs ? Dans quel espace ? La dimension est-elle connue ? Dans de nombreux exercices, une observation simple permet de conclure immédiatement, sans système lourd.
La bonne démarche consiste donc à procéder par étapes, en se posant les bonnes questions dans le bon ordre.
Les 5 questions réflexes
On avance du cas le plus simple vers la situation générale, sans calcul inutile.
Est-ce une famille de deux vecteurs ?
Démarche
Si l’on étudie la liberté d’une famille de deux vecteurs \((u,v)\), il suffit d’examiner leur colinéarité.
- Si \(u = 0\), alors la famille est liée.
- Si \(u \neq 0\) et s’il existe \(\lambda \in \mathbb{R}\) tel que \(v = \lambda u\), alors la famille est liée.
- Sinon, la famille est libre.
Autrement dit, deux vecteurs sont libres si et seulement s’ils ne sont pas colinéaires.
Liberté et colinéarité
Soit \((u,v)\) une famille de deux vecteurs d’un espace vectoriel \(E\).
La famille \((u,v)\) est libre si et seulement si \(u\) et \(v\) ne sont pas colinéaires.
Exemple
Propriété fondamentale :
Soit \((u,v)\) une famille de deux vecteurs d’un espace vectoriel \(E\).
La famille \((u,v)\) est libre si et seulement si \(u\) et \(v\) ne sont pas colinéaires.
Attention :
- Ce résultat est spécifique aux familles de deux vecteurs.
- Il n’est plus valable pour une famille de trois vecteurs ou plus.
- Une famille peut être liée sans que deux de ses vecteurs soient colinéaires.
La famille contient-elle plus de vecteurs que la dimension de \( E \) ?
Démarche
Si une famille de vecteurs de \( E\) contient plus de vecteurs que la dimension de \( E\), elle est nécessairement liée.
Compter les vecteurs peut donc éviter de perdre un temps précieux…
Nombre maximal de vecteurs d'une famille libre
Soit \(E\) un espace vectoriel de dimension finie \(n\).
- Toute famille libre de vecteurs de \( E\) contient au maximum \( n \) vecteurs.
- Par contraposée, toute famille contenant au minimum \( n+1 \) vecteurs de \( E\) est liée.
Exemple
Considérons dans \(\mathbb{R}^3\) les vecteurs :
\( u_1 = (1,2,3), \quad u_2 = (0,1,1), \quad u_3 = (2,5,7), \quad u_4 = (1,0,1) \)
La famille \( (u_1,u_2,u_3,u_4 )\) contient 4 vecteurs de \( \mathbb{R}^3 \) et \(\mathbb{R}^3\) est de dimension 3.
Or :
\( 4 > 3 = \dim(\mathbb{R}^3) \)
Ainsi la famille \((u_1,u_2,u_3,u_4)\) est donc liée.
Un vecteur est-il combinaison évidente des autres ?
Démarche
On observe la famille avant tout calcul.
- Vecteur nul
- Vecteur multiple d’un autre
- Somme évidente
Dans ces cas, la famille est liée.
Combinaison linéaire et liberté
Soit \((u_1,\dots,u_p)\) une famille de vecteurs d’un espace vectoriel \(E\).
- La famille \((u_1,\dots,u_p)\) est liée si et seulement si l’un au moins de ses vecteurs est combinaison linéaire des autres, c’est-à-dire s’il existe \( k \in \{1,\dots,p\} \) et des réels \( \lambda_1,\dots,\lambda_{k-1},\lambda_{k+1},\dots,\lambda_p \) tels que
\( u_k = \lambda_1 u_1 + \cdots + \lambda_{k-1} u_{k-1} + \lambda_{k+1} u_{k+1} + \cdots + \lambda_p u_p \)
- Par contraposée, la famille \((u_1,\dots,u_p)\) est libre si et seulement si aucun de ses vecteurs n’est combinaison linéaire des autres.
Exemple
On considère dans \( \mathbb{R}_3[X] \) les vecteurs:
\( P_1(X) = 1 + X, \quad P_2(X) = X + X^2, \quad P_3(X) = 1 + 2X + X^2 \)
On observe que :
\( P_3(X) = P_1(X) + P_2(X) \)
La famille \( (P_1, P_2, P_3) \) est donc liée.
Est-ce une famille de polynômes échelonnés en degrés ?
Démarche
Lorsque les vecteurs sont des polynômes, une situation très favorable est celle où les degrés sont strictement croissants.
Soient \(P_1,\dots,P_p\in\mathbb{R}[X]\) des polynômes non nuls tels que :
\( 0 \leqslant \deg(P_1) < \deg(P_2) < \cdots < \deg(P_p) \)
Alors la famille \((P_1,\dots,P_p)\) est libre.
Remarque
Ce résultat ne figure pas explicitement au programme. Toutefois, il repose uniquement sur la définition du degré d’un polynôme et sur la définition d’une famille libre.
Il peut donc, en pratique, être utilisé sans risque dans une copie, sauf si l’énoncé demande explicitement d’en donner la démonstration.
Polynômes échelonnés en degrés
Soient \(P_1,\dots,P_p \in \mathbb{R}[X]\) des polynômes non nuls tels que :
\( \deg(P_1) < \deg(P_2) < \cdots < \deg(P_p) \)
Alors la famille \((P_1,\dots,P_p)\) est libre.
Exemple
Montrer que la famille \((P_1,P_2,P_3,P_4)\) est libre dans \(\mathbb{R}[X]\), où :
\( P_1(X)=2,\quad P_2(X)=X+1,\quad P_3(X)=3X^2-X,\quad P_4(X)=X^3+2X \)
On observe que :
\( \deg(P_1)=0,\quad \deg(P_2)=1,\quad \deg(P_3)=2,\quad \deg(P_4)=3 \)
La famille \((P_1,P_2,P_3,P_4)\) est donc formée de polynômes non nuls et échelonnés en degrés, donc elle est libre.
La famille contient-elle seulement trois ou quatre vecteurs ?
Démarche
On écrit :
\( \lambda_1 u_1 + \cdots + \lambda_p u_p = 0 \)
On identifie les coordonnées pour obtenir un système linéaire.
Si la seule solution est la solution nulle, la famille est libre.
Remarque
- Si les vecteurs sont des éléments de \( \mathbb{R}^3 \) ou \( \mathbb{R}^4 \), on identifie les coordonnées pour obtenir un système linéaire en les coefficients \( \lambda_1,\dots,\lambda_p \).
- Si les vecteurs sont des polynômes, on identifie les coefficients de chaque puissance de \(X\), ce qui fournit un système linéaire.
- Si les vecteurs sont des suites, on peut évaluer la relation pour quelques valeurs particulières de \(n\) afin d’obtenir un système linéaire en les coefficients.
- Si les vecteurs sont des fonctions, on peut évaluer en des points bien choisis, utiliser une limite ou dériver l’égalité afin de simplifier l’obtention du système.
Dans tous les cas, l’objectif reste de montrer que la seule solution du système est la solution nulle.
Famille libre : définition
Une famille \((u_1,\dots,u_p)\) est libre si :
\( \lambda_1 u_1 + \cdots + \lambda_p u_p = 0 \Rightarrow \lambda_1 = \cdots = \lambda_p = 0 \)
Méthode de rédaction :
Exemple
On considère dans \( \mathbb{R}^4 \) la famille :
\( u_1=(1,0,1,2),\quad u_2=(0,1,1,-1),\quad u_3=(1,1,2,1) \)
Soit \((a,b,c)\) un triplet de réels tel que :
\( au_1+bu_2+cu_3=0 \)
On a :
\begin{align*} au_1+bu_2+cu_3=0 &\Leftrightarrow (a+c,\; b+c,\; a+b+2c,\; 2a-b+c)=(0,0,0,0)\\ &\Leftrightarrow \begin{cases} a+c=0\\ b+c=0\\ a+b+2c=0\\ 2a-b+c=0 \end{cases}\\ &\Leftrightarrow \begin{cases} a=-c\\ b=-c\\ (-c)+(-c)+2c=0\\ 2(-c)-(-c)+c=0 \end{cases}\\ &\Leftrightarrow \begin{cases} a=-c\\ b=-c\\ 0=0\\ 0=0 \end{cases}\\ &\Leftrightarrow \begin{cases} a=-c\\ b=-c \end{cases}\\ &\Leftrightarrow \begin{cases} a=-c\\ b=-c\\ a+c=0 \end{cases}\\ &\Leftrightarrow c=0\\ &\Leftrightarrow a=b=c=0 \end{align*}La seule solution est la solution nulle. La famille \((u_1,u_2,u_3)\) est donc libre.
La famille contient-elle \( p \) vecteurs ?
Démarche
Dans une situation plus théorique, lorsqu’on étudie une famille \((u_1,\dots,u_p)\) de \(p\) vecteurs sans structure immédiatement exploitable, on revient à la définition et on essaie de voir si
\( \lambda_1 u_1 + \cdots + \lambda_p u_p = 0 \Rightarrow \lambda_1=\cdots=\lambda_p=0 \)
On suppose donc :
\( \lambda_1 u_1 + \cdots + \lambda_p u_p = 0 \)
et l’on cherche à montrer que tous les coefficients sont nuls.
Pistes classiques :
- Isolation d’un coefficient. On essaie d’exprimer un vecteur en fonction des autres ou d’identifier une composante qui ne dépend que d’un seul coefficient. Si l’on parvient à montrer par exemple que \(\lambda_1=0\), il est souvent possible de poursuivre par récurrence (forte) pour obtenir successivement \(\lambda_2=0\), puis \(\lambda_3=0\), etc.
- Raisonnement par récurrence. Lorsque la famille est indexée naturellement (famille de suites, de fonctions, famille définie par une relation), on peut supposer la propriété vraie au rang \(k\) et la démontrer au rang \(k+1\).
- Raisonnement par l’absurde. On suppose qu’il existe une relation linéaire non triviale, puis on exploite une propriété particulière (ordre dominant, croissance, comportement asymptotique, minimalité d’un indice) pour obtenir une contradiction.
Dans ces situations, la clé n’est pas le calcul, mais le choix d’une stratégie adaptée à la structure de la famille.
Test de liberté : méthode
Une famille \((u_1,\dots,u_p)\) est libre si :
\( \lambda_1 u_1 + \cdots + \lambda_p u_p = 0 \Rightarrow \lambda_1 = \cdots = \lambda_p = 0 \)
Méthode de rédaction :
- On suppose \( \lambda_1 u_1 + \cdots + \lambda_p u_p = 0 \).
- On montre que tous les coefficients sont nuls.
- On conclut : la famille est libre.
Exemple
Soit \(n\in\mathbb{N}\). Soit \((P_0,P_1,\dots,P_n)\) une famille de polynômes non nuls à coefficients réels.
On suppose que, pour tout \( i \in \{0,\dots,n\}\), le monôme de plus bas degré de \( P_i \) est de degré \( i \).
Montrer que la famille \((P_0,P_1,\dots,P_n)\) est libre.
Soit \((\lambda_0,\dots,\lambda_n)\in\mathbb{R}^{n+1}\) tel que :
\[ \lambda_0P_0+\lambda_1P_1+\cdots+\lambda_nP_n=0 \]On évalue l’égalité en \(0\). Pour tout \(i\in\{1,\dots,n\}\), le monôme de plus bas degré de \(P_i\) est de degré \(i\geqslant 1\), donc \(P_i(0)=0\). On obtient ainsi :
\[ \lambda_0P_0(0)=0 \]Or \(P_0(0)\neq 0\) (puisque le monôme de plus bas degré de \(P_0\) est de degré \(0\)). Ainsi :
\[ \lambda_0=0 \]Comme on a pu prouver que le premier coefficient de la somme est nul, on va maintenant montrer par récurrence forte que, pour tout \( k \in \{0,\dots,n\} \), la proposition \( \mathcal{P}(k) \) : « \( \lambda_k=0 \) » est vraie.
Initialisation. On a déjà prouvé que \( \mathcal{P}(0) \) est vraie.
Hérédité. Soit \(k\in\{0,\dots,n-1\}\). On suppose que \( \mathcal{P}(0), \mathcal{P}(1),\dots, \mathcal{P}(k) \) sont vraies, c'est-à-dire que ;
\[ \lambda_0=\cdots=\lambda_k=0 \]Alors :
\[ \lambda_{k+1}P_{k+1}+\cdots+\lambda_nP_n=0 \]Pour tout \(i\in\{k+1,\dots,n\}\), le monôme de plus bas degré de \(P_i\) est de degré \(i\geqslant k+1\), donc \(X^{k+1}\) divise \(P_i\). Il existe donc \(Q_i\in\mathbb{R}[X]\) tel que :
\[ P_i=X^{k+1}Q_i \]et, comme le monôme de plus bas degré de \(P_{k+1}\) est de degré \(k+1\), on a :
\[ Q_{k+1}(0)\neq 0 \]En factorisant \(X^{k+1}\), on obtient :
\[ X^{k+1}\big(\lambda_{k+1}Q_{k+1}+\cdots+\lambda_nQ_n\big)=0 \]Comme \(X^{k+1} \) n'est pas le polynôme nul, il vient :
\[ \lambda_{k+1}Q_{k+1}+\cdots+\lambda_nQ_n=0 \]Pour tout \(i\geqslant k+2\), \(Q_i(0)=0\) puisque le monôme de plus bas degré de \(P_i\) est de degré \(i\geqslant k+2\), donc celui de \(Q_i\) est de degré \(\geqslant 1\). On obtient donc, en évaluant en \(0\) :
\[ \lambda_{k+1}Q_{k+1}(0)=0 \]Or \(Q_{k+1}(0)\neq 0\), donc :
\[ \lambda_{k+1}=0 \]Conclusion. Par récurrence forte, on obtient \(\lambda_0=\cdots=\lambda_n=0\). La famille \((P_0,\dots,P_n)\) est donc libre.